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1973 - MONTAGE THÉÂTRAL POÉTIQUE L'EFFROYABLE CHANSON DU POÈTE VOYANT |
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REPRÉSENTATION DONNÉE À BRIGNOLES AU HALL DES EXPOSITIONS |
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EXTRAIT
DE L'EFFROYABLE CHANSON DU POËTE VOYANT (dernier mouvement) |
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LE FANTÔME DU POÈTE |
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Toutes ces commémorations, toutes ces évocations, toutes ces interpellations de ma vie sur la terre me rendent fou. L'au-delà de cette existence humaine est une misère infinie. Pourquoi suis-je venu en ce monde et pourquoi suis-je reversé dans l'autre ? Au cours de ma vie si brève sur la terre, je n'ai été qu'un tronc d'arbre abattu et débité comme du bois de chauffage ! Ah, que je meure là où me jettera la fatalité de ma généalogie ! |
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LA MÈRE DE FAMILLE |
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Mon fils ne me questionnait jamais en vain
! De sa mère, il avait plus que son content. Il fut un fils
affectueux et reconnaissant, un modèle de vertu, sage comme
une image pieuse et tranquille comme Jean le Baptiste. Par son
travail d'arrache-pied, son intelligence hors du commun, sa conduite
irréprochable, sa foi ardente, son esprit charitable, son
honnêteté scrupuleuse, il avait amassé une
fortune qui lui a été dérobée. |
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LE FANTÔME DU POÈTE |
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J'ai foulé la famille au pied ! J'ai
hurlé que la famille de tout un chacun n'était qu'une grosse limace hermaphrodite, une fabrique de bave méchante et de sillages tout tracés, une grosse limace salace qui sécrète et pond par l'oreille des fœtus plus bouchés à l'émeri que des bouchons de cérumen ! Moi dont la famille a toujours décrié l'immaturité ! La maturité : un excédent d'ordures dans la décharge publique de la conscience humaniste ! La maturité : la retraite du cœur, des sens et de l'esprit, la plus-value de l'image de marque ! |
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LA MÈRE DE FAMILLE |
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Mon Dieu, je sens que j'ai accompli votre
volonté ! Le caveau construit et achevé, ma place
est prête au milieu de mes chers disparus; mon cercueil sera
déposé entre mon époux, à ma droite,
mort dans la force de l'âge, et toi mon fils, malheureux
poète, à ma gauche. J'ai donné des ordres
au fossoyeur afin que nos cercueils fussent posés sur les
murets en brique que les maçons ont bâtis de façon
que les eaux d'infiltration n'en détériorent jamais
le bois de chêne si onéreux. |
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Sur un écran,
apparaît l'information sous la forme
d'un immense visage de femme à la beauté stéréotypée
qui parle de façon tonitruante. Les images d'un incendie se
surimpressionnent au visage de la présentatrice. |
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L'INFORMATION |
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Ne dirait-on pas que la terre entière
est sur le point de brûler selon que les bourrasques de vent
poussent le feu et le rabattent sur les taillis qu'elles attisent
? |
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LE FANTÔME DU POÈTE |
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Finies les courses à pied à travers monts, sous le
soleil implacable, en compagnie d'Abd El Kader dont le torse en sueur
coulissait entre mes bras dans l'étreinte ! Finies les cavalcades
débridées sur les chevaux arabes dont les formes pommelées
se déchiquetaient au cours du galop tels des nuages expulsés
par les ouragans ! Quelle que soit l'imbécilité de
leur existence, les hommes s'y raccrochent comme à une bouée
de sauvetage ! Lors de mon passage en cette vie, j'avais la tête
d'un attardé mental. Le désespoir ne me lâchait
pas d'une semelle; assis comme un tétraplégique dans
un fauteuil roulant, je pleurais comme un enfant capricieux en appelant
la nuit et sa cohorte perpétuelle de cauchemars et d'insomnies
et, le soir tombé, j'appelais le matin de mes vœux,
un matin pire encore que celui de la veille ! |
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L'INFORMATION |
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Les habitants sont démunis face à cette crête de feu qui
couronne le mont Fedon. Entre la Règue de la Lionne et l'Arrêt de
Roland, les flammes engloutissent les pins sylvestres et les chênes pubescents,
happent les buissons de cades et de viornes, mâpot-au-noir par un nuage
de cendres acres, à couper au couteau, comme un immense voile de veuve
qui tombe au pied de la terre devant l'artère sectionnée du soleil.
Personne ne dit mot : cet embrasement ahurissant impose un mutisme de deuil. |
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LA MÈRE DE FAMILLE |
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Avant de sceller la pierre tombale qui a cinquante
centimètres carrés, une ouverture juste assez grande
pour passer un cercueil, mon souhait a été de visiter
une dernière fois le caveau afin de ne rien laisser au hasard. |
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LE FANTÔME DU POÈTE |
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Qu'est-ce que cette ouverture de cinquante
centimètres carrés ? Celle de l'utérus ! Voilà où mes
restes résident ! Dans un caveau funèbre qui n'est
autre que le corps en maçonnerie de ma mère ! Moi,
fœtus naturalisé en éternelle gestation, je
ne peux ni naître ni mourir ! Ah, donnez-moi la mort dans
toute sa radieuse beauté ! Donnez-moi la différence
absolue ! Ah, que je sois l'unique sujet d'une solitude fastueuse
! |
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LA MÈRE DE FAMILLE |
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Lentement, les maçons m'ont fait glisser
jusqu'au fond du caveau; les uns me tenaient par les épaules
et les autres par les pieds. Mes sens ont touché une parcelle
du repos éternel ! J'ai apposé sur
la paroi une croix en noyer et un rameau de buis bénit. Tout est propre
! Tout est payé ! Tout est en ordre ! Dieu m'est témoin que j'ai
toujours été une femme de devoir ! |
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L'INFORMATION |
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| Tout à coup,
un raz-de-marée
de feu dévale
les hauteurs dans
un déferlement de vagues qui crépitent comme des
mitraillettes. La barre de flammes passe par-dessus la cime des
arbres qui s'embrasent comme des torches. La marée ardente
monte à
l'assaut de la route qui dégoutte de goudron comme d'une
lave.
Les flammes se prennent en écharpe en dégageant
un nuage
aux formes de viscères qui éteint toute clarté comme
lors d'un
court-circuit. A la hauteur des étoiles, un geai bleu
vole à la recherche d'une trouée d'air. La fumée
le fait tournoyer comme
une fronde, avant de l'abattre comme une pierre dans le laitier
en fusion de l'incendie. |
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